En plus de l’illettrisme, assistons-nous à un nouveau phénomène: l’illectronisme?

Ce nouveau phénomène, appelé également “fracture numérique” est un phénomène galopant dans les pays industrialisés mais touche aussi de nombreux tunisiens.

Qu’est-ce que l’illectronisme?

L’illectronisme est une contraction des termes “illettrisme” et “électronique” et se définit vulgairement comme “l’illettrisme dans le domaine informatique”. Il s’agit donc de l’incapacité ou la difficulté que connaît une personne pour comprendre l’informatique ou les évolutions numériques.

Cette difficulté peut concerner la difficulté à la manipulation d’outils informatiques ou encore la difficulté de vérifier le contenu des informations diffusées sur le numérique.

Si en Tunisie, nous n’avons pas de chiffres pour illustrer cette “fracture numérique”, aux Etats-Unis, le Gartner Group a estimé dans une étude que 50 millions d’américains sont menacés d’illectronisme, ce qui représente selon l’étude une nouvelle cause d’inégalité sociale, économique et culturelle. En France, 23% des français estiment ne pas se sentir à l’aise avec le numérique.

L’accès au numérique, où en sommes-nous en Tunisie?

Selon les derniers chiffres du ministère des Technologies de la communication et de l’Économie numérique relatifs à l’année 2018, 47,5% des Tunisiens ont un ordinateur et 46,1% des ménages ont un accès à internet.

Cependant grâce à l’explosion des offres web sur les mobiles, ces chiffres ont largement augmenté: il existe 10.497.053 abonnements internet fixe et mobile en Tunisie en 2019 pour près de 12 millions d’habitants. C’est ainsi, près de 9 abonnements à une offre internet pour 10 habitants. Un chiffre conséquent par rapport à de nombreux autres pays.

Selon les chiffres de Médianet, 80,34% des personnes connectées à internet ont moins de 44 ans. Ce chiffre montre qu’il existe un gap générationnel important par rapport à l’accès au numérique favorisant donc une forme d’exclusion d’une partie de la population.

Même si l’accès à l’internet se démocratise de plus en plus en Tunisie, l’illectronisme est-il plus appuyé qu’ailleurs?

Contacté par GoMyCode, le ministère des Technologies de la Communication et de l’Economie numérique estime que nous en sommes encore loin: “S’il existe effectivement certaines personnes qui ne profitent pas vraiment des capacités qu’offrent les nouvelles technologies, et notamment de l’accès à internet, nous sommes encore loin de la digitalisation observée dans les pays avancées” estime un des directeurs généraux du ministère.

Pour lui, l’illectronisme est surtout un maux des pays industrialisés car l’administration y est quasi-totalement électronique, ce qui est loin d’être le cas en Tunisie: “Nous avançons à pas de géant vers cela, comme vous pouvez le voir avec par exemple, la possibilité de demander en ligne votre bulletin n°3, mais nous sommes encore loin du tout digital qui se pratique en Europe par exemple. Ce qui explique l’illectronisme, c’est que des personnes se retrouvent exclues de tout service public parce qu’elles ne savent pas utiliser correctement les outils digitaux. En Tunisie, c’est une autre forme d’illectronisme”.

Selon ce directeur général au ministère des TIC, un des principaux maux qui frappent la Tunisie en la matière, c’est le manque de discernement opéré par certaines personnes sur le web: “L’on observe par exemple les fraudes dont sont victimes en grande partie des personnes âgées parce qu’elles ne sont pas suffisamment éduquées vis-à-vis de cela. Il existe aussi les mauvais usages des réseaux sociaux, où certaines personnes se font avoir et deviennent victimes de chantage. Et là, ce n’est pas une question de génération puisque cela touche autant les plus jeunes que les plus âgés”.

Une question d’éducation

“Il faudrait peut-être plus d’éducation dès le plus jeune âge dans les écoles mais aussi des centres pour les personnes plus âgées, notamment à l’intérieur des régions” lance notre interlocuteur.

Effectivement, si des cours sont dispensés dans les écoles et universités, ils n’ont pas évolué avec l’air du temps. Pour ce professeur de C2I (Certificat en Informatique et Internet) dans une université privé, le problème est que les formations restent sommaires: “On apprend certes à utiliser des outils informatiques comme Word, Excel… mais cela ne répond plus à la réalité du monde digital d’aujourd’hui. C’est le même programme depuis près de 20 ans” déplore-t-il.

“Aujourd’hui, ceux qui viennent pour suivre les cours s’ennuient et ils ont raison. Au lieu d’apprendre les préalables au coding ou au développement informatique, ils étudient quelque chose qu’ils savent déjà utiliser” regrette-t-il.

Tunisie: La révolution smartphone

Si l’illectronisme est un phénomène qui touche de nombreuses personnes en Europe ou aux Etats-Unis, en Tunisie, l’émergence des smartphones a permis de lutter quelque peu contre cette “exclusion numérique”.

“Même dans les endroits les plus reculés, vous trouverez au moins un smartphone par famille” assure Hatem, qui a un magasin de vente en ligne de smartphone. “Je livre quasiment sur toute Tunisie, et il m’est arrivé de livrer des smartphones dans des endroits où je ne pensais même pas que le réseaux arrivait”.

Parmi ces personnes, Ezzedine, qui vit dans les hauteurs d’une montagne du côté de Zaghouan. En journée, il travaille en ville, l’après-midi, il s’occupe de quelques ovins. Père d’une petit fille de 12 ans, il dût se résoudre à acheter un smartphone, pour “lui faciliter l’apprentissage”: “Au début je n’y comprenais rien. Mon patron m’a dit qu’il y avait des cours en ligne pour aider ma fille à la maison. Il m’a donné un de ses anciens smartphones” explique Ezzedine, qui affirme avoir appris à l’utiliser avec “les jeunes du café du centre-ville”.

“Maintenant, en plus de permettre à ma fille de pouvoir apprendre des choses, moi aussi j’apprends et je suis les informations. J’ai un compte Facebook, je regarde des vidéos sur Youtube et je trouve même parfois du travail pour le week-end sur des sites spécialisés” dit-il fièrement.

Même son de cloche du côté de Zine, 62 ans, qui vit à la frontière tuniso-algérienne: “J’ai 8 enfants qui travaillent tous sur le Grand-Tunis. Ils m’ont acheté un smartphone avec une connexion internet pour qu’ils puissent rester en contact avec moi et leur mère” dit-il.

Pour ce berger, qui ne sait ni lire, ni écrire, cela a changé sa vie: “Je suis illettré. Quand je vais dans une administration, c’est l’enfer. Heureusement que j’ai avec moi, ma fille cadette, qui va à l’école, qui remplit pour moi la paperasse. Mais au niveau du smartphone, je me débrouille plutôt bien”.

Se sent-il “exclu du numérique”? “Pas du tout. Aujourd’hui, mes enfants m’appellent grâce à ça et nous avons même réussi à faire en sorte que la municipalité viennent changer une canalisation trouée depuis 20 ans grâce à des vidéos filmées et publiées sur les réseaux sociaux. Avant, nous faisions 10 kilomètres pour chercher l’eau dans un puit, depuis, l’eau arrive à un robinet près de chez nous et tout ça grâce au numérique”.

Si ces témoignages semblent montrer que l’illectronisme n’est pas si courant en Tunisie, il n’empêche que la réalité est toute autre. D’abord, il ne s’agit pas d’une priorité dans le débat public. De ce fait, la question est occultée et les chiffres et études concernant ce phénomène n’existent pas.