Le marché des données est petit à petit en train de s’installer comme une nouvelle ressource, que tous cherchent à s’accaparer car la concurrence du nouveau monde serait digitale. Si le privé a pour l’instant le monopole des données, personne ou presque ne s’est demandé ce que ça donnerait si un État démocratique se lançait dans la conquête digitale. Et si Google était une entreprise publique? Le chemin inverse est bien plus effrayant car si le numérique devient une clé de voûte de l’économie mondiale, l’État ne deviendrait-il pas obsolète?

Une question de souveraineté

Le prisme de la vie privée a toujours été la manière dont on aborde la question des données. Si l’on pose le problème de la souveraineté, nous pouvons aller plus loin dans l’analyse de la fissure profonde entre privé et public face aux nouvelles technologies.

L’État est ce qu’il est par la légitimité de ses monopoles, notamment celui de la violence. En allant plus loin, l’État pourrait s’immiscer dans le marché des données car lui seul à la légitimité de connaître les données personnelles de ses citoyens à travers la carte d’identité ou le passeport, par exemple.

Ainsi, pourquoi ne pouvons-nous pas imaginer des entreprises numériques publiques permettant ainsi à l’État d’affranchir ses citoyens d’un contrôle de données provenant de l'étranger et de l’influence que ces multinationales peuvent avoir sur des États souverains? Si les GAFA sont destinés à dépasser les États, sommes-nous pour autant condamnés à attendre le moment fatal sans résister?

Car mes données personnelles ont une valeur. Si j'accepte de les fournir à mon État, c’est en échange d’une sécurité, d’une santé et d’une éducation. Néanmoins, que m’offre le privé en échange de mes données? Rien, si ce n’est l'accès à des produits que je ne possède pas.

Une mise en application délicate

Une condition Sine qua non à la réussite de ce "public digital" est la présence de contre-pouvoirs très forts protégeant les citoyens des abus - un tribunal du digital qui a accès à l’ensemble des activités et par lequel les entreprises doivent passer pour régulariser leurs situations.

Beaucoup de pays ont cherché à s’affranchir de l’influence étrangère digitale. Le moins que l'on puisse dire, c’est qu’aucun d’entre eux ne se soucie des questions démocratiques.

En Russie, VKontakte se substitue à Youtube. En Chine, Wechat est un réel outil de gestion de vie - avec des fonctionnalités de Messagerie ressemblant à Whatsapp mais aussi la possibilité de commander un Taxi, réserver une table dans un café, recharger son forfait, faire des achats en ligne, des transferts d’argents, etc..

Pourquoi ces pays ont pris ces décisions à contre-courant de l’élan mondialiste que prônent les GAFA? Et bien, c’est assez simple. Si les données ont une valeur, leur consommation est donc un achat. Pour l’instant, les Tunisiens consomment mais n’enrichissent aucune entreprise locale. Et si nous arrivions à exploiter cette demande existante de données en offrant une production digitale Tunisienne et qui plus est, publique?

Nous aurions beaucoup à y gagner en procédant par deux méthodes:

  • L’investissement public dans les plateformes privés existantes (comme par exemple Artify)
  • La création de services digitaux manquants en Tunisie: une plateforme de commerce électronique avec un service de livraison rapide présent sur l’ensemble du territoire (type Amazon)

Ce ne sont évidemment que des exemples qui doivent être suivis d’une législation avantageuse encourageant les citoyens à consommer digital mais aussi local, encourageant les entreprises à se tourner vers ces outils.

Si l’État se dote d’un arsenal digital fort, capable d’armer la Tunisie de sa propre modernité sans pour autant céder au joug du privé et des inégalités sociales qu’il peut engendrer, nous aurions certainement une autoroute menant vers l’enrichissement de notre secteur public ou du moins une route qui sera peut-être jonchée d'obstacles mais par laquelle passera peut-être son salut.